La  Corniche

            

SOUVENIRS.

 

Légende

Il y avait

Un palmier dansant,

Un hibiscus flamboyant,
Une longue plage blonde,

Un ravin séparant de l’onde,

Des rêves d’adolescents,

De beaux amours naissants,

Des villas charmantes et tranquilles.

Mais était-ce une ville ?

Non….. !

Alors c’était peut-être un trou ?

Oh non !  c’était surtout

Des jardins paisibles

Des soirées indicibles,

Un petit bois de pins,

Une bande de copains ;

Et puis du sable brûlant

Où le temps était si lent !

Si près d’Oran,

Le soleil de nos seize ans,

Mais oui, c’était bien sûr,  Trouville !

 

                           Charles PICOT

   

 

             

                 tableaudoran.jpg (74463 octets)

              Oran par Augustin Ferrando

 

 

ORAN Grande ville

                      à moitié endormie.

 

Oran, grande ville

A moitié endormie

Dans le nid secret de ta rade,

Enfoncée dans le silence profond

De tes rêves secrets,

Tu essayes encore d’entendre

Dans ta mémoire lézardée

Les cris joyeux et les fous rires

De tes enfants qui s’en sont allés

Si loin de toi,

Tu ne sais même pas où.

Oran, grande ville

A moitié endormie,

Si tu savais que tes enfants

Perdus à travers le monde,

Quand vient le soir,

Te retrouvent avec tant d’amour

Dans le jardin secret de leurs rêves :

Ils te revoient vivante et riante

Sous le soleil de Juillet.

Ils habitaient ton corps,

Maintenant c’est toi

Qui habite leur cœur et leur âme.

 

Oran, grande ville

A moitié endormie,

Tu n’écoutes même plus

Les vieilles douleurs lancinantes

De tes plaies béantes

Qui gagnent peu à peu

Certaines parties de ton corps:

Saint-Eugène, Ekmulh, Saint-Antoine,

Choupot ,Gambetta ,Delmonte,

La Calère, Saint-Pierre, Saint Eugène…

Blessures du temps dérangé,

Cancer sournois qui ronge sans rien dire,

Tes membres meurtris et abandonnés

Oran, grande ville

A moitié endormie,

N’essayes pas de te retourner

Pour apercevoir ces visages enfuis du passé.

Tu pleurerais trop j’en suis sûr.
Ne brises pas la cage de cristal

  sommeillent tes  souvenirs, fragiles oiseaux,

Ne les réveille pas

Ils s’envoleraient vers le soleil

Pour tenter de réchauffer

Leurs corps tremblants ;

Mais laisse-les se blottir

Contre le ventre chaud de ta mémoire.

Laisse-les dormir en silence,

Car s’ils s’en allaient loin de toi,

Tu mourrais seule,

Au pied de Santa Cruz.

 

                                       Charles PICOT ( Janvier 2002.)  

 

           L’ACCENT,  OU  LA PRIERE DE PAULO

 

 

Oh ! Mon Dieu ! Ils m’ont tout pris : mon ciel bleu, ma ville, mon quartier, ma maison et mon église. De mon pays perdu, il ne me reste plus que l’accent.

Seigneur ! Faîtes que le temps qui passe il me le prend pas mon accent.

 

C’est pas que l’accent du Midi il sent pas bon  le thym, le romarin, la lavande ! C’est pas que l’accent du Nord il est pas noble et généreux !

C’est pas que l’accent de Béziers, Paris, Bordeaux ou Marseille, il est pas beau !

Mais le mien, Seigneur, c’est tout ce qui me reste de mon pays perdu.

 

Parfois, il y en a qui disent que mon accent  il sent la merguez. Ils savent pas ces tordus, qu’au lieu de me vexer,  ils remplissent mon cœur de joie.

Oh Seigneur, faîtes que le temps qui passe il me l’efface pas mon accent.

 

Parce que vous savez, Seigneur, cet accent là, c’est l’accent de mon Frère qui, à Monte Cassino, il a crié à ses tirailleurs : «  allez Kaddour, Yallah Mohamed, en avant nous zôtres, pour la France ».

Cet accent-là, Seigneur, c’est aussi l’accent de mon Père qui a crié à Verdun à ses zouaves  « allez Slimane, allez Lahouari, baïonnette au canon et vive la France ! ».

 

Si le temps il me prend mon accent, comment je vais faire mon Dieu, pour raconter à mes petits-enfants avec l’accent de Paris, comment c’était chez nous zôtres ?

Vous m’entendez mon Dieu, moi avec l’accent d’ici, leur dire comment il criait le marchand de cacahuètes, dans les rues de chez nous ?

C’est pas que l’accent d’ici il est pas joli mais mon Dieu, vous m’entendez leur dire les gros mots que l’on disait en Français, en Espagnol ou en Arabe, à Handorro, José le Gitan, ou Patricio, avec l’accent de Paris, de Marseille ou de Nice.

Alors Seigneur ! Je vous en supplie, laissez-moi encore un peu l’accent de là-bas, l’accent de mon pays perdu.

 

                                                                       PAULO  

                                                                                                                               

                                                                                                                                    

 

 

 

Souvenirs Souvenirs

Trouville de nos vacances
Des moments d insouciance
De nos jeux, des jours heureux
De notre ciel bleu
De notre mer calme, ou colereuse
Puis juillet 62
Nous devinmes des rapatriés
Toutes ces vies éparpillées
Toutes ces amitiés brisées
Ce gout amer d inachevé
Et quelques photos jolies
Nous ramènent à cette époque bénie
René MASSON

 

Vase Lalique  Oran.JPG (32888 octets)

      VASE  LALIQUE

 

 

  " à Palavas -les-flots tout près de l'eau,
     ils se sont retrouvés sur un bateau
      la lune sur le mat jauni, comme un point sur un i
         leur a souri

    Jean-Pierre,Claude et compagnie
    Gisèle , Josse et d'autres amies,
     leurs rires ont gonflé les voiles de l'amitié
    "prenons le large " a dit le vieux timonier

    las , le mistral est venu troubler la fête
    et tous ont déploré l'absence de Colette,
    qui d'une main ferme et douce
     aurait vaincu la houle et ses secousses..."

Paco/Samy , resté à quai  désormais ...


Souvenir

Ceux qui, tragiquement, sont morts en Algérie,
N'ont plus droit que près d'eux, la foule vienne et prie.
Martinez, Dupont, Mazella ou Lévy,
Le seul crime commis fut de croire à la vie.

Un homme, grand par la taille est venu et a dit
"Ne craignez donc plus rien car je vous ai compris
Ce que vous vouliez faire, je vais le faire ici."
Mais cet homme, si petit, un jour nous a trahi.

Alors nous qui sommes là, remplis de nostalgie,
Ayons une pensée pour parents et amis
Restés dans un pays ou personne ne prie
Pour ces hommes, ces femmes dont on a pris la vie.

                                                  
Claude Sicsic
                                                
   Octobre 2001


 

 

IN Memoriam….

 

 


Ecoute, mon enfant, l’histoire de tes racines

Tranchées dans la douleur par l’Histoire assassine.

 

Tes ancêtres quittèrent le beau Royaume de France

Au règne de Louis-Philippe ; avides d’espérance,

Ils choisirent l’exil avec, pour tout viatique,

Leurs rêves et leurs espoirs et un courage unique.

Plutôt que de subir un futur incertain,

Ils partirent défricher l’âpre sol Africain.

 

Sur une terre aride de quelques acres incultes,

Du Destin et du Temps ils bravèrent les insultes,

Arrachant les lentisques, les ronces et les palmiers,

De la France lointaine ils furent les pionniers,

Eventrant un sol vierge de leurs humbles araires,

Maîtres de leur destins et, des puissants, les Pairs.

Sous le couvert des armes, sous la tente commune,

Ventre creux, ils dormaient d’un sommeil de fortune.

Ils souffrirent du trachome et de la malaria,

Travaillant comme des bêtes, pareils à des parias.

Ils pâtirent de la soif et de la dysenterie,

Contraints de s’abreuver d’une eau souvent croupie.

Ils virent le sirocco au souffle ravageur

Détruire en quelques heures des semaines de labeur,

Le feu de la sécheresse qui embrase les gorges

Faire les plus noirs charbons des plus rustiques orges,

Et les vols de criquets, bruissants nuages noirs,

S’abattre sur leurs blés et ruiner leurs espoirs.

Ils subirent traquenards, razzias et incendies,

Contraints, l’arme à la main, de préserver leurs vies,

Défendant, pied à pied, une parcelle inféconde

Qui valait, à leurs yeux, toutes les richesses du monde.

Parfois découragés, au grand jamais vaincus,

Cent fois ils reprenaient leur ouvrage abattu.

Ils s’usèrent à la tâche, vieillis bien avant l’heure

Inculquant à leurs fils le Courage et l’Honneur,

Ces vertus qui s’acquièrent quand, face à son destin,

L’Homme réfute la défaite et poursuit son chemin.

 

A force de labeur et de persévérance,

Leur terre porta enfin les fruits de leurs souffrances.

Ils bâtirent de leurs mains de modestes maisons

Où les familles, unies, fêtèrent la floraison.

Et les foyers fleurirent, au rythme des mariages…

Les minuscules hameaux se changèrent en villages.

Ils y tracèrent des rues, bâtirent une Mairie

Où flotta le drapeau de la mère Patrie.

Ils y creusèrent un puits, construisirent une école

Où vinrent s’asseoir en frères Ahmed, Isaac et Paul.

Ils dressèrent également une modeste stèle,

Inscrivant dans la  pierre la mémoire fidèle

De leurs prédécesseurs, les Pionniers d’un autre âge,

Les défricheurs de terres, fondateurs du village.

 

 

Certaines communes portèrent des noms mis en exergue :

Turenne, Lamoricière, Kléber, Gaston Doumergue…

D’autres, des noms de victoires : Arcole et Rivoli,

Comme pour exorciser leur manque de Patrie.

Au fils des ans, ils firent des routes, des voies ferrées,

Apportant le progrès aux plus lointaines contrées.

Ils fondèrent des usines, des mines, des ateliers

Où vinrent gagner leur vie travailleurs par milliers.

Ils creusèrent des canaux portant l’irrigation,

Changèrent des terres arides en riches plantations,

Créant orangeraies, vignobles, oliveraies

Où ne poussaient jadis que chardons et ivraie.

Des dunes du bord de mer à celles des oasis,

Ils apportèrent la France au pays de ses fils.

Ils étendirent partout la civilisation,

Créant des dispensaires, développant l’instruction,

Démoustifiant les eaux des marécages putrides,

Combattant l’érosion qui fait des pentes vides,

Amenant l’eau courante et l’électricité

Aux villages isolés dans une immensité,

Donnant à leur pays richesses et expansion,

Ils firent l’admiration de plus d’une nation.

Sous l’égide de la France, dans une œuvre héroïque,

Ils bâtirent de leurs mains un pays magnifique,

Prospère, neuf et promis aux meilleurs lendemains,

Département Français aux rivages Africains.

 

De tes aïeux sois fier, mais sans ostentation ;

La grandeur va de pair avec la discrétion.

De leur gloire de Pionniers ne fais pas étalage ;

Garde-la dans ton cœur en précieux héritage.

A tes enfants, plus tard, tu diras leur Histoire,

Car nous portons en nous un devoir de Mémoire.

 

Méprise les ignorants qui nous disent racistes,

Profiteurs, exploiteurs, fats et colonialistes.

Ces qualificatifs font la caricature

D’une infime poignée de « Colons » purs et durs,

Des nantis, des puissants, sans commisération

Pour tous ceux qui trimaient sur leurs exploitations.

 

Ces gens n’ont jamais fait partie de notre monde,

Celui des besogneux de l’Algérie profonde

Qui travaillaient en paix, cohabitaient en frères,

Dont les racines communes plongeaient dans une même terre.

Chrétiens, Musulmans, Juifs, tous enfants d’Abraham,

Montraient le même allant et la même grandeur d’âme.

 

Si ta vie, mon enfant, t’inflige des déboires,

Si tout semble perdu, si tu ne sais plus croire

Evoque leur grandeur, invoque leur mémoire,

Rassemble ton courage, reforge ton espoir

Et pense avec fierté « Je descends des Pieds-Noirs »

 

Pierre GUIBERT

Le 10 juin 2002

        A  mon père



Mon père, toi qui naquis sous les cieux africains,
Tu reposes aujourd'hui dans le terroir lorrain.

Je viens me recueillir sur ta tombe fleurie,
L'âme crêpée de noir, et je pleure, et je prie.
Malgré mes yeux noyés, malgré mon désespoir,
Des flots de souvenirs submergent ma mémoire,
Se mêlent et s'entremêlent en écheveaux confus,
Te font revivre en moi, toi qui ne me vois plus.

Mon père, toi qui naquis sous les cieux africains,
Tu reposes aujourd'hui dans le terroir lorrain.

Je te revois encore, casque parmi les chèches,
A grands coups de tracteur dans la glèbe dure et sèche,
Dans des régions perdues, taillant routes et pistes
D'un cour et d'un allant auxquels rien ne résiste,
Pour mieux ouvrir au monde notre pays natal
Que devait nous ravir un avenir fatal.

Mon père, toi qui naquis sous les cieux africains,
Tu reposes aujourd'hui dans le terroir lorrain.

Je te vois dans les champs, orchestrant les labours,
Les semailles, la moisson, au soleil tout le jour,
Surveillant la batteuse et ses hoquets rageurs,
Parmi le cri des hommes chantant d'un même choeur.
Les meules de gerbes d'or s'effaçaient lentement,
Les sacs bruns et ventrus s'emplissaient de froment.

Mon père, toi qui naquis sous les cieux africains,
Tu reposes aujourd'hui dans le terroir lorrain.

Je te revois encore, au temps des jours heureux,
Tirant cailles dodues, tuant lièvres peureux.
Je nous revois tous deux chassant la perdrix rouge
Sous le soleil de plomb, à l'heure où rien ne bouge,
Recherchant la fraîcheur sous les vieux oliviers,
Abreuvant nos deux chiens dans le cuir du carnier.

Mon père, toi qui naquis sous les cieux africains,
Tu reposes aujourd'hui dans le terroir lorrain.


Je te vois dans les vignes, au bel automne roux,
Examinant les ceps, goûtant le raisin doux,
Surveillant la vendange et ses fruits lourds et drus,
Le vieux chariot tiré par les mulets têtus.
Je respire les senteurs enivrantes et sucrées
Des lourdes grappes noires déversées et pressées.

Mon père, toi qui naquis sous les cieux africains,
Tu reposes aujourd'hui dans le terroir lorrain.

Et puis ce fut la guerre, heures tragiques et sombres.
Nous fûmes écrasés par la hargne et le nombre.
Nous passâmes bien des nuits le fusil à la main,
Espérant, dans la peur, que vienne le matin.
Je revois les patrouilles, j'entends les coups de feu,
Les soldats revenant, la mort au fond des yeux.

Mon père, toi qui naquis sous les cieux africains,
Tu reposes aujourd'hui dans le terroir lorrain.

Nous rêvâmes un instant d'une Algérie française
Fraternelle et unie aux tréfonds de sa glaise.
Notre beau rêve, hélas, fut vite balayé.
Notre pays natal fut vendu et bradé.
Nous quittâmes l'Afrique et rentrâmes en France,
Gardant au fond du cour la France de notre enfance.

Mon père, toi qui naquis sous les cieux africains,
Tu reposes aujourd'hui dans le terroir lorrain.

Tu reposes à jamais au sein de cette terre
Qui fut si déchirée et connut tant de guerres,
Qui souffrit l'annexion, l'ennemi, l'expulsion,
L'enrôlement de force et le heurt des passions,
Mais sut, bien que meurtrie jusqu'aux fonds de sa glaise,
Envers et contre tout, être et rester française.

Papa, toi qui es né sous le ciel africain,
Tu peux dormir en paix dans ce terroir lorrain.




Pierre GUIBERT
25 septembre 1985

LES SOUVENIRS

Les souvenirs, ce sont des chambres sans serrures,

Des chambres vides où l'on n'ose plus entrer;

Parce que de vieux parents jadis y moururent.

On vit dans la maison où sont ces chambres closes.

On sait qu'elles sont là comme à leur habitude,

Et c'est la chambre bleue, et c'est la chambre rose...

La maison se remplit ainsi de solitude,

Et l'on y continue à vivre en souriant...

J'accueille quand il veut le souvenir qui passe,

Je lui dis : "Mets-toi là ... je reviendrai te voir ... "

Je sais toute ma vie qu'il est bien à sa place,

Mais j'oublie quelquefois de revenir le voir,

Ils sont ainsi beaucoup dans la vieille demeure,

Ils se sont résigné à ce qu'on les oublie

Et si je ne viens pas ce soir ni tout à l’heur ,

Ne demandez pas à mon coeur plus qu'à la vie…

Je sais qu'ils dorment là, derrière les cloisons,

 

Je n'ai plus le besoin d’aller les reconnaître

 

De la route je vois leurs petites fenêtres,

 

Et ce sera jusqu'à ce que nous en mourions.

Pourtant je sens parfois, aux ombres quotidiennes,

 

Je ne sais quelle angoisse froide, quel frisson,

 

Et ne comprenant pas d'où ces douleurs proviennent ,

 

Je passe…

Or, chaque fois, c'est un deuil qui se fait

Un trouble est en secret venu vous avertir

 

Qu'un souvenir est mort ou qu'il s'en est allé ?

 

On ne distingue pas très bien quel souvenir,

 

Parce qu'on est si vieux, on ne se souvient guère…

Pourtant, je sens en moi se fermer des paupières.

 

Henri BATAILLE (1872-1922 )

 

 

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